Patrice De Bénédetti

10 juin 2018

VOUS ÊTES ICI

 

 

Ici on a les horizons qu’on peut

 Qu’importe le bleu quand ce n’est pas celui que l’on veut

 Le bleu que l’on veut, il faut souvent le rêver fort

 Et souvent même le rêver n’y suffit pas, il reste là-bas, et nous ici cloués au sable

 Tandis que les autres crient, tandis que les autres rient

 Quand on habite sur une île, le bleu est autour, tout autour

 À portée de main

 Alors c’est pour ça, qu’ils ont des chiens

Le nôtre était habitué à ramener les balles, les leurs, dressés à nous empêcher le large

Clos, un monde bleu, un monde beau, mais un monde clos

Pas besoin de mur. Parfois, la géographie suffit

On savait que là-bas existait, on savait que ceux qui avaient réussi à y aller y avaient trouvé leurs places. On savait qu’ils y étaient bien accueillis. Sûrement, vu qu’ils ne sont jamais revenus

 

………………………………………………………………………………………………………………………………………………

 

Attendez, excusez,

Je parle de choses que je ne connais pas, moi qui vous parle je ne suis jamais allé là-bas

Je parle de choses qui existent pourtant, je parle comme si je connaissais tout cela

Je l’ai rêvé moi, alors je connais

Je sais ma moyenne sur une saison, j’ai fait déjà mille fois les mêmes gestes

Je sais déjà où est ma place

Pas sur le banc non, pas sur le banc, sur le sable, sur la terre battue, sur le ring, sur l’herbe avec les autres.

Tous les autres

Pour y aller ça, je sais pas

 Mais je sais qu’une fois passée, la balle ira là où je l’ai décidé

Mon poing ne ratera pas sa cible

La trajectoire sera précise

Pas plus qu’un rectangle

Pas besoin de lignes de fuites

Pas besoin d’ailleurs

Donnez-moi un rectangle

Comptez les pas

Donnez-moi une fenêtre, ne l’ouvrez même pas

Une balle et laissez-moi tirer

Une balle et laissez-moi lancer

Vous, comptez. Vous, balisez

 Vous, dessinez un rectangle de la taille que vous voulez

Inutile d’élargir mon champ de vision, ne vous embêtez pas avec ça 

Je ne connais rien du monde et je ne veux pas d’horizon

J’en ai eu, j’en ai eu. Je n’en veux plus

L’illusion d’un ailleurs tient toujours à peine, dans la main de sa grande sœur, la désillusion

C’est ça l’horizon vu d’ici

On ne voit rien d’ici, juste le large depuis la plage, un truc vague, l’horizon

Chaque fois que j’en ai eu un il me déconcentrait, altérait la trajectoire de mes balles

C’est peut-être parce que je ne sais pas nager que j’ai toujours regardé l’horizon et la mer à ses pieds comme un cercueil géant

Mouillé, trempé, un cercueil inondé

Et surtout que je l’ai toujours détesté

On nous a déjà proposé de traverser

 Enfin je dis nous mais il n’y avait qu’une seule place

Qu’importe le nombre de joueurs, il n’y a toujours qu’une seule balle

Comme je suis le plus vieux et lui le plus doué, j’ai voulu la lui laisser

Mais ils sont partis sans lui, sans moi, sans nous, sans personne car ceux qui nous poursuivaient ce jour-là ont gagné. Il y en a qui passe des fois

Nous, ce sera pour une autre fois, peut-être

D’autres qui crèvent, soit ici soit là-bas soit entre les deux

On s’en fout de tous ceux-là

Eux ce qu’ils cherchent et les intéressent c’est les autres, tous les autres qui ratent et restent là

C’est de ceux-là que je parle, je parle des perdants

Ils savent déjà quoi faire de ceux-là

Tous ceux qui leurs restent sur les bras, vous croyez quoi ? Ils savent déjà quoi faire de tous ceux qui ont passé leur temps à irriguer leurs muscles

 Le sang, voilà ce qu’ils veulent, leur sang. Ils n’en ont rien à foutre de leurs exploits

Si tu ne réussis pas ne t’inquiète pas, tu ne t’es pas affuté pour rien

Tu sais ici partout il y a besoin de bras, de mains, de poings, de bêtes de somme toutes en muscles mal accueillies et mal nourries

Leurs places existent là-bas comme ici

Pas sur le banc non, pas sur le banc

Mais pas sur le ring non plus

Tu disais aimer frapper, alors frappe sur tout ce qui se frappe dans les rues, le soir venu

Si tu n’aimes pas te salir les mains oublie le sang, les coups tordus et retourne au sable, tu disais aimer le sable, la terre

Alors au pire, au mieux, si tu passes tu prendras la pelle

Enterre d’abord ton histoire

Prends la pioche

Lorsque tu creuseras évite les racines, rien de plus douloureux que de taper sur une racine. Douloureux d’encaisser le rebond, ça fait mal le rebond

 Coupe

Si tu ne sais pas faire, les autres te montreront

Coupe

Mais ne tape pas. Pas sur le banc, non, pas sur le banc

Vous savez, je parle d’enfants qui marchent sur des routes bordées de gouffres, prêts à s’accrocher à n’importe quoi, pour ne pas tomber

Se tenir debout, c’est déjà exister

Il n’y a pas que ta mère, ton père et ton coach qui gardent un œil sur toi, arrête de regarder le ciel, tu es né là où Dieu ne regarde pas

Tombe, rate, perds, échoue

 Il existe pas très loin d’ici des gens riches qui te relèveront, te soigneront, t’aideront même

Finalement, les gagnants ne les intéressent pas tant que ça, à peine une poignée pour remplir une équipe

Eux cherchent les perdants, ceux qui restent par terre

Ils ressemblent un peu aux ogres du livre de ma mère

Ils ressemblent beaucoup à la mafia des histoires de mon père

Ceux-là te trouveront une place

Ils savent déjà quoi faire de toi, pas de soucis pour ça

Ils vivent tous aux mêmes endroits, à peine un peu plus loin que les endroits où poussent les gens comme nous

Eux savent passer. Eux savent venir.

Eux savent où nous trouver. Eux marchent, volent, traversent les frontières, passent toutes les portes, dans les deux sens

Eux peuvent aller partout

C’est toujours dans les mêmes champs qu’on nous cueille

 C’est toujours sur les mêmes plages qu’on nous recueille

Ils n’ont qu’à se baisser, nous sommes des milliers

Nous sommes des milliers

Si ce monde est un stade, alors eux vivent dans les gradins

Ils voient tout, depuis les gradins, ils vivent dans les gradins de ce monde

Des gradins on a toujours une vue d’ensemble, une vue sur les deux camps

La voilà la preuve, la preuve que de là-bas, les frontières n’existent pas

Alors que pour nous oui, il n’y aura toujours qu’un sens, une seule direction

Un seul but, un seul rectangle où lancer ma balle

En face

Je regarde en face

Devant

Les frontières ne sont pas toujours en face de nous

Moi qui vous parle j’ai vu l’invisible, vous ne me croyez pas ?

 J’ai vu des barrières plus hautes que des montagnes

Des frontières infranchissables que seuls des géants pouvaient enjamber

J’ai vu une femme partir tôt, depuis ma fenêtre, avec ses deux fils dans les bras, je savais que le soir elle ne rentrerait pas, vous savez pas ?

Vous savez, j’ai essayé moi tout seul, j’ai essayé

J’ai échoué

Elles sont souvent dans nos têtes. Tellement proches qu’on ne les voit pas

Un jour je te montrerai mon école et peut-être que tu comprendras

Et encore, mon père aimait lire

 Leurs pères à eux aimaient les armes, et vivent encore

Alors il faut trouver où se façonner un corps, se fabriquer un cœur en pierre pour survivre

Et prendre le risque de se tanner le cuir, de s’endurcir jusqu’à devenir un mur

Son propre mur, invisible et impossible à traverser

Le plus difficile à escalader, coincé entre la plage et les barres

Son propre mur à abattre, ça prend du temps

Moi qui vous parle j’ai échoué

Parfois, il faut simplement marcher

Parfois, il faut courir

Parfois, il faut nager

Parfois, il faut tuer

Parfois, à peine un ticket

 Que l’on ne payera pas

Que l’on ne validera pas

Ou un ticket beaucoup plus cher, pas en papier et payé par une ou plusieurs vies essorées par le labeur

Un chiffon sur le front pour ne pas se brûler les yeux avec la transpiration

Un aller simple payé par les salaires médiocres de nos mères, de nos pères et de tous ceux qui croient que la moindre goutte de sueur fait les grandes rivières

Vous comprenez ?

Sans garantie d’arriver en vie là-bas

Vous savez ça ?

Et admettons que l’on passe

 

Si on ne sait pas pourquoi on veut là-bas, ça ne marche pas

Vous comprenez ?

La victoire sans combat, ça ne marche pas

le combat sans pourquoi, ça ne marche pas, vous savez ça ?

 

 Alors quoi ? Je n’écoute plus personne

Alors que moi je sais exactement ce qu’il y a là-bas

Et c’est précisément ça que je vois, que ça

Un but, donnez-moi un but

Un rectangle

Donnez-moi un rectangle

Et la foule criera mon nom

Et leurs enfants porteront dans leurs dos mon numéro

Ma poitrine ne me fera plus mal

 Et ceux qui m’ont réparé auront depuis rejoint ceux qui m’ont laissé là gisant dans une mare de souvenirs

Tous devant le poste de télévision à regarder mes exploits

 À commenter ma moyenne

À attendre mes apparitions

La moindre

Personne ne court comme moi, seulement armé de courage, bave aux lèvres et puant

Mais sans haine non, mordu par la rage oui

Exactement tout ce qui manquait à mes poursuivants armés jusqu’aux dents

Ils se sont trompés, même quand ils riaient devant mon corps allongé

 Car si j’ai pu les oublier c’est que je suis vivant, en parfait état de marche, en perpétuel mouvement. La haine leur sert à nous traquer, à nous attraper, à apprendre à utiliser une arme

Parfois contre un voisin, un ami, une femme. Entend les rire. Ils se vantent de ne jamais rater la cible, mais ils ne savent tirer qu’à bout portant

La haine, toi n’utilise jamais ça

Maintenant que tu sais marcher ne l’utilise pas pour courir, jamais

La haine, ta haine, transforme-la en rage

La rage nous permet à nous de construire nos propres armes, d’affuter nos corps, d’irriguer nos muscles, de trouver des appuis

De trouver un souffle

 Toi, ne confond jamais rage et haine

Distingue ce qui te tiens en vie de ce qui n’est fait que pour empêcher la vie

Tu as compris ? oui ? alors dis-le-moi 

Je ne confondrai pas

Répète-le-moi, encore une fois 

Non coach, je ne confondrai pas

 

Rien n’y personne n’empêchera jamais mes yeux de voir au-delà

Quand bien même entravez mon corps par des murs, grillages, plages, plafonds, l’acculer, le laisser mordre par les chiens

Quand bien même gardez mon esprit dans l’ignorance, mes yeux, eux, n’arrêteront jamais de regarder ailleurs

Car il y a un ailleurs

 Et de partout je le vois

Et de partout je le sens, tout ignorant que je suis

Et de partout je l’entends

J’entends une foule immense crier mon nom et à travers mon nom ceux des miens

Tous les miens que j’ai caché dans ma tête pendant que je faisais ce que vous appelez un voyage. Donnez-moi une mer à traverser et je mordrai dedans à défaut de nager

Je la mordrai au sang plus profond que vos chiens ne m’avaient mordu

Donnez-moi un océan et je le dévorerai avec les dents que vos bâtons ont épargnées

Je ne sais pas nager

Donnez-moi une terre à traverser et je m’élancerai à défaut de marcher

Oui je savais marcher, oubliez ce corps à la poitrine grande ouverte qui rampe et se redresse

 Je ne suis qu’une balle, une balle bien frappée en dehors du stade, par-delà la palissade

Une balle parfaitement lancée dans un coin

Pas une balle hors-jeu, ramenée par un chien

Je suis un coup gagnant

Quand la balle part dans le public, le public ne la rend pas là-bas

Sûrement parce que les chiens n’ont pas le droit de rentrer dans les stades là-bas

 

Gardez-moi

Ne me rendez pas

 

Je ne sais pas faire grand-chose, comme je suis costaud, c’est moi qui ramenait l’eau

 C’est moi qui défendait mon frère à l’école

Je sais courir, lancer, frapper, courir, lancer, frapper, courir, lancer, frapper

Aussi fort que mes muscles le permettent, personne ici ne court comme moi. Gardez-moi. Pour ça

Vous comprenez ? Vous entendez ? Vous savez pas ?

 Vous savez, j’étais l’espoir là-bas

L’espoir de quelques-uns certes mais l’espoir

Mes muscles, mes bras ne servaient pas qu’à moi

Ils ne sont pas que pour les foules de riches qui laissent leurs chiens chez eux criant mon nom dans des stades

Mon bras lançait pour d’autres

Mes poings frappaient pour d’autres

Mes jambes dansaient pour d’autres

Beaucoup d’autres

Mes mains ne tiennent rien si ce qu’elles tiennent ne rapportent rien aux miens

À tous les miens

 Vous entendez ce que je dis ? oui ? non ? qu’importe, je parle de ceux que l’on ne regarde pas

Je parle des perdants. Je parle de ce qui ne se voit pas, l’invisible

Je viens d’un pays où les faibles ont gagné. Je m’en suis éloigné pour essayer de l’oublier

Ne vous demandez pas où il est, quel quartier

C’est tellement loin que cela ne vous dira rien

C’est tellement près qu’il vaut mieux regarder ses pieds

Oublier, c’est déjà mieux que fuir

Vous trouvez pas ?

La peur d’y retourner, ça ne s’enterre pas à la pelle

 La peur d’être retrouvé, vous connaissez ? Je viens d’un pays où la police surveille autant le public que les joueurs

Où les chiens sont partout

Dans les rues, aux stades, sur les plages

Je viens d’un pays où les faibles ont gagné aidés par des pays riches où des gens vivent et laissent leurs chiens chez eux avant d’aller au stade

Tellement faibles que forcément ils avaient besoin d’armes, forcément ils durent affamer le peuple

La force de mes frères, de nos pères leur a fait tellement peur qu’ils sont allés chercher ailleurs de quoi nous faire taire, de quoi nous museler, de quoi empêcher nos muscles de porter haut notre destinée

C’est dur à comprendre ça ?

C’est peut-être dur à comprendre mais nous, nous n’avons besoin que de mains pour nous aider à passer

Nous, enfants de quoi ? Héritiers de ça

De ça ?

 Entendez ça : pas besoin d’armes

Eux ont besoin d’armes pour s’aider

Eux ont besoin de nous écraser

Riches ? Ils ne le sont même pas, à peine plus d’eau que moi

Mais surtout des armes, montrant leur faiblesse

Des sourires sadiques, montrant notre défaite

Mon frère, nous sommes-nous un jour battus ?

N’avons-nous pas toujours vécu la tête basse ?

Finalement, je ne sais plus

Ai-je un jour regardé autre chose que ce rectangle où lancer ma balle ?

Ce mur où écraser mes poings ?

Je ne sais plus

Ai-je cru un jour à un meilleur ?

Radieux ?

Pour ici ?

Je ne sais plus

Je sais qu’on peut toujours faire autrement mais y a-t-il autre chose à faire ?

Quand vient le soir, la mer vient inonder nos plages

Nous n’avons plus rien, il ne nous reste rien, même plus le sable. Alors quoi ? À part escalader les toits des garages ? Sur la pointe des pieds pour éviter le bruit des graviers

 

…………………………………………………………………………………………………………………………..

 

 Comme le monde dort, ne rions pas trop fort

On risquerait de nous trouver

Allongés face au ciel

À regarder les étoiles

À parler à voix basse

Regarde, autant de ballons quillés par-delà les arbres, par-delà les tours

Autant de balles frappées qui ne reviendront pas

Autant de spots allumés qui ne s’éteindront jamais

Tous ces feux pour nous

Toutes ces lumières pour nous

Notre trésor à nous. Rien que pour nous

Tous ces sourires qui brillent, inaccessibles, par-delà la palissade

Les visages de nos frères passés de l’autre côté et nous ici, à les regarder, viens, on leur fait signe. Nos héros, d’ici, on vous regarde briller

On vous imite, du mieux que l’on peut, on marche sur vos traces avant que la mer ne les efface

Vous nous voyez ?

Vous vous rappelez ?

Vous êtes-vous vous déjà retournés ?

Moi, je ne sais plus

Je sais que tout ce qui fait qu’ici ne se relèvera jamais vient de là-bas

Et que là-bas, tous, tous les riches qui ont armé les faibles d’ici pour nous garder crevant sur nos plages, crieront mon nom. Tous porteront mon nom et mon numéro dans leurs dos

 

Mais riches nous le sommes, nous l’avons toujours été

Plus qu’eux

De nos muscles

De nos sangs

De nos élans

De nos mains

De nos rêves

Jusqu’à nos pieds, jusqu’à la terre sur laquelle se posent nos pieds. Et même en dessous. Surtout en dessous, en fait

Nous savons que nous marchons et saignons sur de l’or

De l’or solide, de l’or liquide, de l’or qui se mange, tout sorte d’or

Nous marchons sur de quoi abreuver vos pays tout entier de tout ce qui vous manque et vous en mettre plein le râble, plein la panse

Riches jusqu’aux entrailles de nos terres

Riches sous nous, même, surtout

Notre terre, notre pire malédiction

Une terre trop irriguée, trop riche de tout

Cela nous faisait rire à nous, mais pas à la mère qui nous portait à bout de bras

Ma mère ne riait pas avec ça, un jour je te montrerai une photo d’elle, tu verras, elle ne sourit même pas

Aujourd’hui je sais pourquoi

Peut-être qu’elle savait ce qu’il y avait sous nos stades, nos villages, nos villes de fortune

Peut-être qu’elle savait ce qui coulait et courait sous terre, dans nos veines, le sang

Mais quoi de plus précieux que le sang ? Caché, terrifié, attendant le puissant pour être exploité

Se faire saigner avec le sourire

Se faire dépouiller et dire merci

Voilà ce que l’on a appris

De force, évidement

À coup de crosse, évidement

De la bouche, des mains et des bras de gens vivant ici, évidement

À peine plus riche que nous

À peine plus d’eau que nous

Tout ce qui coule et se terre là-dessous ne nous unira jamais

Diviser et emprisonner

Donner pour enchainer

Prendre et empoisonner

Piller et humilier

Nous avons perdu plus que notre or, nous avons perdu plus que notre âme

Nous avons perdu plus que notre sang

Regarde bien cet or, regarde ces diamants, regarde ces rivières, baisse-toi, ramasse

Regarde ce sang, regarde ces muscles

egarde ces corps courbant l’échine dans la boue, dans la pierre, dans le sable extraire tout ce qui peut s’extraire

Et donne-les, avec le sourire, ça t’évitera bien des souffrances

Regarde ton père remercier la main qui le nourrit

Regarde-le, regarde surtout comme il ne regarde que celle-là, il n’est pas aveugle, il regarde juste celle qui l’a en face de lui

Ici, on a les horizons qu’on peut

Pas un regard pour l’autre main, celle qui le tient en laisse, celle qui le tient en joue, celle qui lui empêchera l’ailleurs

Celle qui le tiendra ici

Regarde le choisir de ne pas voir et ne le juge pas

Regarde le t’éviter ainsi de creuser à ton tour

À toi

Toi, cours sur cette terre

Va aussi vite que tes muscles le permettent

Va aussi loin que tes yeux voient

Traverse tout ce qui existe de grillages, de mers, de terres. Traverse l’invisible

 L’invisible, c’est peut-être l’ignorance ? Et surtout écoute, écoute juste ça 

Pour l’instant, ne te retourne pas

Dis-le-moi : Non mère

Je ne me retournerai pas

 Répète-le, encore une fois

Non père

Je ne me retournerai pas

 

Qu’est ce tu fais par terre ?

 

Relève-toi

Ce n’est pas cassé, respire, garde les yeux ouverts

Continue de bouger, ne t’assois pas, n’essaye pas de courir

Marche, n’arrête pas de bouger, ne regarde pas ton torse, ne regarde pas tes pieds

Redresse-toi, regarde-le à lui, regarde-les à tous, ils sont comme toi, deux bras deux jambes

Arrête de souffler fort, respire, calmement, doucement

Appuie-toi si il faut mais ne les écoute pas

Reste concentré, dans quelques minutes ce sera terminé

Redresse-toi, tu y es presque, ne pense pas, on fera les comptes après, ne t’occupe pas de ça

Nous étions deux

Je veux dire je travaille pour cent, mille, nous sommes des milliers

Mais nous étions deux à courir

Un seul a réussi à sauter et ne vous demandez pas lequel des deux

Quelle importance, un raconte, un lance

Applaudissez, criez, n’oubliez pas où vous vous êtes garé

Un est tombé, un a réussi

Les deux se sont fait mordre, les deux ont guéri

Un est tombé, un est resté, un a marqué et les riches se sont levés

Une balle est partie dans le public et n’est jamais revenue

 Nos poursuivants se sont trompés

Car si je raconte cette histoire c’est que les deux sont vivants

Les deux sont riches de courage

Leurs pas se sont transformés en élan

Ils avaleront terres et océans comme deux géants

Leur monde est trop petit

C’est pour ça que je dis qu’il leur faudrait un stade à leur taille

C’est écrit par une main balayant l’air, Fouillant le vide

Le vide ce n’est pas le néant

Car le néant n’existe pas ici, ce monde est trop petit

Il y a toujours quelqu’un, quelque chose, quelque part à quoi se raccrocher ici

Pour ça il faut des bras solides

Des mains qui s’ouvrent et se referment

Tire, tire

La chance

Si tu la vois, si tu l’attrapes

Parle lui de mon frère, de moi, de nous tous, n’en n’oublie pas un seul

Dis-lui que nous sommes des milliers à l’attendre

 Des milliers à l’attendre

 

Reviens, je t’attends

 

Il n’y a pas de fin mon frère, il n’y a que des mains que l’on tend

Par ivresse, un jour de fête, un jour de liesse

Il n’y a pas de fin mon frère, juste des mains que l’on tient

Et qu’on laisse

 

 

 

 

Vous Êtes Ici - Patrice de Bénédetti 2018 

 

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28 octobre 2014

JEAN

Bonjour Jean

salut papa

c’est Léon

peut-être tu te souviens

peut-être pas

c’est vrai que je n’étais pas…

on est vendredi

je voulais t’amener des fleurs

mais le fleuriste est fermé le vendredi

alors je t’ai amené du vin

j’en ai bu une bouteille en chemin

j’ai un cadeau pour toi

un discours de Jaurès

j’avais l’embarras du choix

alors j’ai choisi celui de 1905

ton préféré je crois

 

***

 

celui de Berlin

celui qu’il n’a pas pu donner

je crois que c’est celui qui parle de la crise marocaine

de l’arrogance française

de l’arrogance européenne

vis-à-vis de l’Allemagne

celui où Jaurès dit qu’on était pas passé loin du désastre

pourquoi une alliance française italienne et anglaise

pourquoi une alliance contre l’Allemagne

parait-il que les sols européens étaient assez fertiles

assez riches en minerai pour stabiliser la paix

Jaurès ne comprenait pas à quoi jouaient

la France et la Russie

il évoquait déjà les ficelles tirées par un pacte hypocrite

qui mettrait l’Allemagne et la France

face à face

alors que lui s’épuisait avec son internationale syndicale

à  mettre nos deux pays

côte-à-côte

chaque fois que je l’entends ce discours

cela me rappelle la première fois

où tu m’as pris le bras, Jean

pour m’emmener au syndicat

 

***

 

tu t’souviens ?

ce truc que je ne comprenais pas

c’était un soir après la mine

on se connaissait Jean

mais c’est là qu’on s’est vraiment parlé

que j’avais remarqué que très peu de Jean

en fait t’appelait Jean

papa

les gens t’appelaient papa

ils t’appelaient papa

parce que t’étais un des seuls Jean qui comprenait

ce que Jaurès écrivait dans les journaux

ce que Jaurès criait aux prolos

alors que nous autres on n’y pipait mots

les gens t’appelaient papa

parce que t’étais un père pour nous tous

on se sentait en sécurité à tes cotés

où que ce soit

du fond du trou jusqu’au syndicat

aussi j’ai adhéré au syndicat

 

***

 

tu t’souviens ?

j’allais aux réunions

de plus en plus souvent

et je n’avais qu’à te regarder Jean

je souriais quand tu souriais

je protestais quand tu protestais

un soir en rentrant chez moi après la mine

ma douce me dit

que c’est quoi que ces bleus que t’as là ?

c’est où que c’est que t’as fait ça ?

c’est la mine qui fait des marques comme ça ?

ah ça…

c’est pas au fond non que j’m’a fait ça

c’est Jean

celui que tout le monde appelle papa

il me met des coups de coudes dans les côtes

pour que je lève la main au syndicat

y’a tellement de monde dans ces réunions

que Jean ne voit même pas que je lève le bras

et il me met toujours des coups de coudes

au même endroit

jusqu’au jour où c’était la grève

qui demandait nos bras

moi j’aimais pas faire la grève

mais un bon coup de coude de Jean

au même endroit

et alors

j’ai levé le bras

 

***

 

faut expliquer quesque chose

une mine

au début

ça rapporte de l’argent illico

dans les poches du proprio

on creuse un trou

on sort du charbon

et tout le monde est  content

après il faut aller de plus en plus profond

de plus en plus loin

pour chercher le charbon

faut plus de bois pour étayer les galeries

faut plus de chevaux faut plus d’eau

pour entretenir ce gruyère

tous ces trous

faut plus d’hommes et plus d’outils

donc ta gaillette

elle coûte aux proprios

de plus en plus chère

alors que le proprio est obligé de la vendre au même prix

un véritable casse-tête

il ne peut pas la vendre plus chère

c’est à ce moment-là

que l’ouvrier coûte trop cher au patron

et alors il fait quoi le patron ?

il remercie d’abord quelques ouvriers

au revoir, merci

au revoir merci

au revoir merci

au revoir merci

au revoir merci

au revoir merci

au revoir merci

au revoir merci

merci, au revoir

et il demande aux ouvriers qui restent

de travailler plus

beaucoup plus

extraction plus

traitement plus

entretien plus

en le payant toujours

pareil

donc grève

c’est là que j’ai commencé à avoir des bleus pas qu’aux côtes

pas cocotte

mais pas que aux côtes

ca faisait marrer ma douce

des bleus pas cocotte

parce que le proprio

pour renvoyer les ouvriers mineurs grévistes au fond du trou

c’est les gendarmes qu’il préviendrait

et les gendarmes

c’est pas des coups de coudes

qu’ils vous mettent dans les côtes

c’est des coups de bâton

pour de vrai

et quand le bâton suffit plus

c’est le fusil qu’ils sortent les gendarmes

pour faire peur au début

mais après ils vous tirent dessus

pour de vrai

les bons gendarmes français

bien dressés devant l’ouvrier

ils tirent avec le même fusil

avec lequel ils sont venus nous chercher

début août 1914

 

***

donner un bout de bois à une petite fille

elle en fera un fils qu’elle chérira

donner le même bout de bois à un petit bonhomme

il en fera un fusil

 

***

on peut se battre contre tout

mais pas contre ça

il faut vivre avec ça

nos proprios

nos patrons

nos dirigeants

savent bien ça

alors ils ont foutu nos femmes à l’usine

et nous ont collé un Lebel tout neuf

livré avec sa baïonnette

ils se foutaient bien de la paix

nos proprios

ils se foutaient bien de la victoire

nos patrons

c’est du sang qu’ils voulaient

du sang d’ouvriers

ils savaient bien qu’il n’y en aurait pas assez

alors les vampires sont allés jusqu’au fin fond de leur royaume

jusque dans les entrailles de leurs empires

chercher du sang frais

de gré ou de force

du sang indigène

qui faisait peur

qu’importe l’ivresse

tant qu’on a les colonies

comme flacon

qu’importe la couleur de la chair

tout est bon

pour le canon

tout est bon

pour le même fusil

que les patrons nous ont donné

à la place de nos pioches

 

***

 

le même fusil avec lequel ils nous tiraient dans le dos

hiver 1916 quand l’ouvrier

le paysan

le prolo

refusaient de monter encore et encore

au créneau

c’était facile

ils n’avaient qu’à viser le carré blanc

que nos gradés nous forçaient à nous coudre nous-même

dans le dos

c’était soit avancer et mourir 

dans la boue en héros

soit reculer et mourir

d’un tir ami mal ajusté

d’accord ou pas d’accord

on était obligé de partir

pas besoin de coups de coudes

pas besoin de main à lever

Jaurès mort assassiné

on a juste eu le temps de pleurer

l’union sacrée

alors Jean disait

que le premier homme mort pour la paix

c’était Jaurès

celui qu’on appelait papa disait que si le sacrifice d’un tel homme

du seul vrai soldat de la paix n’a rien pu empêcher

qu’en deux jours

on puisse enterrer un demi-siècle de paix

un demi-siècle de progrès

alors il n’y a plus rien qui vaille

 

***

 

allez Jean

te bile pas

c’est juste l’histoire d’un mois

on se rouille un peu

dans ton syndicat

un peu de sport allez

tu vois le mal partout

Jean ne voyait pas le mal

partout il voyait la mort

Jean se rappelait

les yeux encore mouillés

ce que Jaurès disait en 1911

quelques années avant de se faire tuer

 

***

 

« n’imaginez pas que la guerre de demain 

sera une guerre courte

pas un seul peuple

n’est en mesure de remporter une victoire facile

la France disposerait de 2 500 000 hommes

l’Allemagne près du double

sans parler des alliances

qui verraient des millions d’hommes

affronter des millions d’hommes

fini les manœuvres foudroyantes 

qui détruisent l’adversaire

fini les manœuvres napoléoniennes

d’encerclement de l’ennemi

impossible

lorsque des armées formidablement massives

occupent des régions entières

la lenteur de la guerre russo-japonaise

dit bien la lenteur d’une guerre

d’une possible guerre européenne »

de plus

disait Jaurès en 1911

«  les instruments de destruction sont si puissants aujourd’hui

que les armées seront contraintes de s’enterrer

de creuser des tranchées pour se mettre à l’abri

si guerre en Europe il y a

disait Jaurès

cela ne pourra pas être une guerre de mouvement

mais une guerre de position

une succession de ténèbres

une interminable nuit de sang »

 

***

 

alors là Jeannot bravo

Jean applaudit Jean

tous les Jean applaudissent Jaurès en 1911

mais pas Joffre

Joffre, général, chef des armées

n’applaudit pas Jaurès

en 1911

Joffre est trop occupé

à peindre ses soldats de plomb

sur la grande table de son salon

Joffre refait les grandes batailles de 1871

il les peint en rouge ses soldats de plomb

pour bien les voir

aussi quand fin juillet 1914

on lui donne des ouvriers

des paysans

qui ne réalisent pas que dans la tombe de Jaurès

c’est plus qu’un homme qui est enterré

c’est l’espoir qu’on a assassiné

l’espoir

 

***

 

quand on lui donne des pères de famille

pas en plomb mais fait de chair et d’os

pour aller bousiller du boche

 

Joffre fait comme avec ses soldats de plomb

il les habille en rouge

pantalons rouge

képi rouge

pour bien les voir mourir dans les champs

encore rouge de coquelicots

pour bien les voir mourir depuis sa colline

bien planqué derrière ses jumelles

réservées aux hauts gradés

il est content Joffre que les casques et les tenues plus sobres

ne sont pas encore arrivés

 

***

 

Joffre disait

pas assez voyant

Joffre  disait

pas assez voyant

ah les allemands nous voyaient bien eux…

bien à l’aise derrière leurs sacs de sable

camouflés en kaki

protégés par leurs casques lourds à rabats

mieux équipés

mieux entrainés

ils nous voyaient tellement bien

que leurs mitrailleuses lourdes

n’avaient aucun mal à nous aligner sur le gazon

nous

soldats de chair et de plomb

braves

courageux

sans cervelle

et un peu cons

trop de soldats sur le front

dirait Jaurès

trop de soldats sur le front

dirait Jaurès

la fanfare rythmait chacun de nos assauts

on avait pour ordre de sortir des bois

en hurlant pour effrayer les allemands

vous imaginez Bambi faire des vocalises à l’ouverture de la chasse

pour effrayer les chasseurs

Joffre disait

« quand les boches verront nos petits gars se jeter sur eux avec fougue

dans leurs uniformes rouges

ils partiront en courant »

Jaurès dirait

trop de soldats sur le front

trop de soldats sur le front

j’ai pas vu un seul allemand courir

j’ai vu trop de soldats sur le front

j’ai vu des régiments couleur coquelicot

se faire mettre en pièce en 8 minutes

du 19 au 20 août 1914

20 000 hommes morts en deux jours

140 000 hommes morts en moins d’une semaine

 

***

 

Joffre, Joffre

ça fait beaucoup là, non ?

puis vient ton tour, le sifflet

tu sors en courant

en criant pour la France

et pour réponse

il y a un sifflement aigu qui part de loin derrière les lignes ennemies

ça monte

puis ça r’descend

on regarde ça comme un feu d’artifice

on est en août

les terres  ne sont pas encore labourées

les sillons pas encore remplis

d’un sang impur…

ça monte

puis ça r’descend

.............................................................................................................................................................................................................................

le troisième obus on se dit ça va

il va exploser loin celui-là

puis le cerveau passe tout au ralenti

histoire de ne pas en perdre une miette

puisque l’histoire, elle,

oubliera les miettes

les camarades fauchés à 60 mètres

en miettes

les camarades fauchés à 30 mètres

en miettes

à 10 mètres

tu te dis ça va

de là où je suis

je ne prendrai que des miettes

 

***

 

Jean, Jean

c’est Léon,

t’es où t’es là

à côté de moi

allez relève-toi

prends ma main

prends mon bras

t’y arrive pas ?

allez va repose-toi

on ressaiera

repose-toi

on ressaiera

t’inquiète pas

 

ce petit trou que t’as là dans la tête

comment un si petit trou de rien du tout

peut faire taire un gars comme toi

ce doit être un Villain trou que t’as là

un Villain trou

t’avais raison papa

t’avais raison Jean

1914 n’es pas le début

c’est déjà la fin

la fin d’un rêve

d’un monde plus juste

et c’est toujours les justes

qu’on tue en premier

pas besoin d’attendre 1918

pour enterrer le prolétariat

été 1914

c’est 50 ans de combat social

qu’on assassine là

qu’on sacrifie, là

Jean

et le journal qui me le lira ?

si tu restes allongé là ?

t’as raison

Jaurès n’y écrira plus

et toi

tu ne me le liras plus

je vais y aller Jean

j’y vais papa

je reviens demain

j’essaierai

j’essaierai d’amener des fleurs

sinon, du vin

du vin.

 

Patrice de Bénédetti @ 2014

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